La qualité des indicateurs en suivi-évaluation : au-delà du SMART !

La qualité des indicateurs en suivi-évaluation : au-delà du SMART !

Dans le champ du suivi-évaluation, la question de la qualité des indicateurs revient de manière récurrente, aussi bien lors de la conception des cadres logiques que dans les phases de mise en œuvre, de suivi ou d’évaluation finale.
Si l’on interroge un praticien sur les critères permettant de juger un « bon indicateur », la réponse la plus fréquente — et souvent la première — est sans équivoque : SMART.

Ce réflexe est compréhensible. Le cadre SMART s’est imposé comme un standard largement diffusé dans les projets de développement, les politiques publiques et les programmes financés par les partenaires techniques et financiers. Toutefois, réduire la qualité d’un indicateur à sa conformité au SMART constitue une approche partielle, parfois insuffisante, et surtout peu sensible aux contextes spécifiques dans lesquels les indicateurs sont mobilisés.

Cet article propose donc une lecture élargie et nuancée de la qualité des indicateurs, en montrant pourquoi le SMART n’est souvent que la partie visible de l’iceberg, et comment d’autres cadres analytiques peuvent utilement le compléter.

1. Le cadre SMART : une base nécessaire, mais non suffisante

Le cadre SMART repose sur cinq critères bien connus :
un indicateur doit être Spécifique, Mesurable, Atteignable, Réaliste et Temporellement défini.

Ces critères jouent un rôle fondamental dans la structuration initiale des indicateurs. Ils permettent notamment :

  • d’éviter les formulations vagues ou ambiguës ;

  • de garantir la possibilité de mesure ;

  • de relier l’indicateur aux capacités réelles du projet ou du programme ;

  • d’inscrire le suivi dans une temporalité claire.

À ce titre, le SMART constitue un socle méthodologique incontournable. Il facilite la standardisation des pratiques et offre un langage commun aux équipes projet, aux décideurs et aux bailleurs.

Cependant, dans la pratique, de nombreux indicateurs parfaitement SMART se révèlent peu utiles, peu compris, coûteux à produire ou déconnectés des réalités sociales et institutionnelles. C’est précisément à ce niveau que les limites du SMART apparaissent.

2. La qualité d’un indicateur : une notion contextuelle

n indicateur n’est jamais neutre. Il est produit dans un contexte donné, par des acteurs spécifiques, pour répondre à des objectifs précis.
Ainsi, la qualité d’un indicateur ne peut être appréciée indépendamment de son usage, de son public cible et des contraintes du terrain.

Un indicateur peut être :

  • méthodologiquement solide, mais incompris par les acteurs locaux ;

  • techniquement mesurable, mais trop coûteux à renseigner ;

  • statistiquement robuste, mais peu pertinent pour éclairer la prise de décision.

C’est pour répondre à ces enjeux que d’autres cadres d’analyse ont été développés, afin d’élargir l’évaluation de la qualité des indicateurs au-delà du seul prisme SMART.

3. Le cadre CLEAR : rendre les indicateurs lisibles et légitimes

Le cadre CLEAR repose sur cinq critères : Clair, Légitime, Économique, Adéquat et Fiable.

Il met l’accent sur une dimension souvent négligée : la compréhension et l’appropriation des indicateurs par les parties prenantes.
Un indicateur de qualité n’est pas uniquement celui qui peut être mesuré, mais aussi celui qui est compris, accepté et jugé pertinent par les acteurs concernés.

Le cadre CLEAR est particulièrement utile lorsque :

  • la communication des résultats est un enjeu central ;

  • plusieurs catégories d’acteurs sont impliquées (décideurs, techniciens, communautés) ;

  • la légitimité des données conditionne leur utilisation effective.

Dans ces contextes, la clarté et la fiabilité priment parfois sur la sophistication méthodologique.

4. Le cadre CREAM : prioriser l’efficacité dans des contextes contraints

Le cadre CREAMClair, Pertinent, Économique, Adéquat, Mesurable — s’inscrit dans une logique pragmatique.
Il reconnaît explicitement que les projets et programmes opèrent souvent sous de fortes contraintes de ressources humaines, financières et temporelles.

L’objectif n’est plus de produire l’indicateur idéal, mais l’indicateur le plus utile possible compte tenu des moyens disponibles.

Ce cadre est particulièrement adapté :

  • aux projets à budget limité ;

  • aux dispositifs de suivi légers ou décentralisés ;

  • aux contextes où la collecte de données complexes n’est pas réaliste.

 

Le CREAM invite ainsi à faire des choix, à hiérarchiser l’information et à privilégier la pertinence opérationnelle.

5. Le cadre SPICED : intégrer la dimension sociale et participative

Le cadre SPICEDSubjectif, Participatif, Interprété, Contrôlé, Mobilisateur, Désagrégé — marque une rupture plus nette avec les approches classiques centrées sur la quantification.

Il est particulièrement mobilisé dans les démarches participatives et qualitatives, où l’objectif n’est pas seulement de mesurer des changements, mais de comprendre comment ces changements sont perçus, vécus et interprétés par les acteurs.

Le SPICED permet notamment :

  • d’intégrer les perceptions et les expériences subjectives ;

  • de prendre en compte les dynamiques sociales (genre, âge, territoire, pouvoir) ;

  • de produire des indicateurs mobilisateurs, utiles pour l’apprentissage collectif.

Ce cadre est particulièrement pertinent dans les projets communautaires, les programmes sensibles au genre ou les évaluations axées sur l’empowerment et le changement social.

6. Vers une approche combinée et réflexive des indicateurs

En pratique, il est rare qu’un seul cadre suffise.
L’enjeu n’est pas de choisir entre SMART, CLEAR, CREAM ou SPICED, mais de les mobiliser de manière complémentaire, en fonction :

  • des objectifs de suivi ou d’évaluation ;

  • des ressources disponibles ;

  • des acteurs impliqués ;

  • du contexte social, institutionnel et politique.

Un indicateur de qualité est avant tout un indicateur utile, c’est-à-dire capable d’éclairer la décision, de favoriser l’apprentissage et de soutenir l’action.

Conclusion

Le SMART reste une référence incontournable et un point de départ solide.
Mais s’y limiter revient à ignorer toute la complexité du suivi-évaluation dans des contextes réels, souvent contraints et socialement marqués.

Évaluer la qualité d’un indicateur, c’est accepter d’aller au-delà des check-lists, pour adopter une posture réflexive, contextuelle et orientée vers l’usage.
C’est à cette condition que les indicateurs cessent d’être de simples exigences formelles pour devenir de véritables outils au service du changement.

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